Histoire fluviale · Hiver 2025–2026

Avant le pont : comment fonctionnait le bac de Saint-André-de-Cubzac ?

Pendant des siècles, passer la Dordogne à Saint-André-de-Cubzac dépendait d'un homme, d'une barque à fond plat et d'une chaîne tendue entre les deux rives.

Sauvegarde du Patrimoine Maritime Girondin — Groupe local de Saint-André-de-Cubzac  ·  Hiver 2025–2026

Mains tenant une chaîne en fer rouillée au bord de la Dordogne, bac amarré en arrière-plan

Chaîne de halage d'un bac à fond plat — Dordogne cubzaguaise, premier quart du XXe siècle

Imaginez la scène : nous sommes au milieu du XIXe siècle, aux premières heures du matin sur les bords de la Dordogne. Un roulier arrive avec sa charrette chargée de barriques de vin. Il appelle le passeur depuis la rive. Une embarcation se détache de l'autre côté, mue par des perches ou des rames selon la force du courant. C'est le bac — un service essentiel, souvent méconnu aujourd'hui, qui a structuré la vie de Saint-André-de-Cubzac pendant des siècles.

Le terme « bac » désigne une embarcation à fond plat, large et stable, conçue pour transporter des charges lourdes. Sur la Dordogne, plusieurs types de bacs se sont succédé au fil des siècles. Les plus anciens étaient propulsés à la perche ou à la rame, une technique qui demandait une connaissance intime des courants du fleuve. Plus tard, certains bacs furent équipés d'une chaîne ou d'un câble tendu en travers de la rivière, ce qui permettait de se haler d'une rive à l'autre sans dériver, même par forte eau. Ce système, dit « bac à chaîne », représentait un progrès considérable pour la régularité et la sécurité du service.

Le passeur percevait un péage dont les tarifs étaient fixés par les autorités locales : tant pour un homme à pied, tant pour une bête de somme, tant pour une voiture chargée.

Registre de péage, Dordogne cubzaguaise, circa 1820

Le rôle du passeur n'était pas une simple affaire de navigation. C'était une charge réglementée, souvent héréditaire, transmise de père en fils au sein de familles installées sur les rives depuis des générations. Le passeur percevait un péage dont les tarifs étaient fixés par les autorités locales : tant pour un homme à pied, tant pour une bête de somme, tant pour une voiture chargée. Ces tarifs variaient aussi selon les saisons et les conditions du fleuve. En période de crue, le passage devenait périlleux et le prix pouvait augmenter en conséquence.

La Dordogne est un fleuve capricieux. Ses crues printanières pouvaient rendre le passage impossible pendant plusieurs jours d'affilée, isolant les communautés des deux rives. Les habitants de Saint-André-de-Cubzac se souviennent encore, dans les récits familiaux, de ces moments où l'attente du bac rythmait les voyages, retardait les jours de marché, compliquait les enterrements et les noces. Le fleuve était à la fois une voie de communication et un obstacle, un lien et une frontière naturelle.

L'arrivée du Pont de Cubzac en 1839 ne fit pas disparaître immédiatement les bacs. Pendant quelques décennies encore, les embarcations continuèrent à fonctionner, notamment pour les traversées locales ou pour les charges trop lourdes ou trop larges pour emprunter l'ouvrage. Mais peu à peu, la commodité du pont l'emporta et les bacs disparurent du paysage fluvial. Leur mémoire, en revanche, subsiste dans les archives, dans les noms de lieux-dits et dans les récits des familles riveraines que notre association s'emploie à collecter et à conserver.

Comprendre le fonctionnement des anciens bacs, c'est comprendre toute une organisation sociale et économique aujourd'hui révolue. C'est saisir la dépendance des hommes au fleuve, leur ingéniosité pour le maîtriser, et la façon dont un simple service de traversée pouvait conditionner les échanges commerciaux, les déplacements administratifs et la vie quotidienne d'une région entière. C'est précisément ce que nous cherchons à transmettre, à travers nos expositions et nos visites guidées, aux habitants et aux visiteurs de Saint-André-de-Cubzac.

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