À Saint-André-de-Cubzac, les souvenirs familiaux liés au franchissement de la Dordogne constituent un patrimoine vivant que notre association s'attache à recueillir et à préserver avant qu'il ne disparaisse.
Exposition « De bac en pont » — Médiathèque de Saint-André-de-Cubzac. Une habitante retrouve la trace de son arrière-grand-père dans le fonds photographique de l'association.
Marlène Ducourneau a soixante-deux ans et habite Saint-André-de-Cubzac depuis toujours. Ce n'est que le jour où elle est venue voir l'exposition de notre association, il y a trois ans, qu'elle a fait le lien entre une photo jaunie rangée dans un tiroir chez sa mère et l'histoire du bac de la Dordogne. « Sur la photo, il y avait un homme dans une barque, avec le fleuve derrière lui. Ma mère m'avait juste dit que c'était l'arrière-grand-père. Je n'avais jamais su ce qu'il faisait vraiment. »
Ce que Marlène a appris ce jour-là, c'est que son arrière-grand-père avait été l'un des derniers passeurs à opérer sur le bac de Saint-André, dans les premières décennies du XXe siècle. Sa famille n'en avait jamais parlé, peut-être parce que ce métier, une fois disparu, semblait appartenir à un monde trop lointain pour mériter d'être raconté aux enfants. Mais cette rencontre avec notre bénévole a tout changé. Marlène est revenue plusieurs fois depuis, a fouillé les archives départementales avec notre aide, et a retrouvé le registre de péage où le nom de son ancêtre figurait, noir sur blanc.
« Avant, j'avais presque honte de ne pas connaître mon histoire. Maintenant, je la transmets. »
Marlène Ducourneau — bénévole, Saint-André-de-CubzacSon histoire n'est pas unique. Depuis que notre antenne de Saint-André-de-Cubzac organise des expositions et des visites guidées sur l'histoire du franchissement de la Dordogne, nous avons recueilli des dizaines de témoignages similaires. Des habitants qui ignoraient que leur famille avait un lien direct avec les bacs, les ponts ou le commerce fluvial. Des personnes âgées qui se souvenaient d'avoir entendu parler du vieux pont, du passeur ou des barques amarrées au pied de la ville, et qui ne savaient plus à qui confier ces souvenirs avant qu'il ne soit trop tard.
C'est précisément pour cela que nous avons lancé, l'année dernière, notre collecte de mémoires orales. Une fois par mois, lors de nos permanences, nous accueillons des habitants qui souhaitent partager leurs souvenirs liés au fleuve et à ses traversées. Ces témoignages sont enregistrés avec leur accord, transcrits par nos bénévoles et versés dans notre fonds d'archives, consultable sur rendez-vous à la Maison des Associations. Ils viennent compléter les sources écrites et iconographiques que nous rassemblons par ailleurs auprès des archives municipales et départementales.
Ce travail de collecte nous a permis de découvrir des détails que les archives officielles ne mentionnent jamais : les petits arrangements entre passeurs pour se remplacer les jours de fête, les rivalités entre familles installées sur les deux rives, les légendes qui couraient sur les naufrages et les noyades, les astuces pour traverser en sécurité par nuit de brouillard. La mémoire orale est une source précieuse, fragile et irremplaçable. Elle donne un visage humain à une histoire qui risquerait autrement de rester abstraite dans les livres.
Marlène, de son côté, est aujourd'hui bénévole au sein de notre association. Elle accueille les visiteurs lors des expositions et raconte volontiers l'histoire de son arrière-grand-père passeur. « Avant, j'avais presque honte de ne pas connaître mon histoire. Maintenant, je la transmets. » C'est exactement ce que nous espérons pour chaque habitant de Saint-André-de-Cubzac : que l'histoire de ce fleuve et de ses traversées devienne une histoire dont ils se sentent pleinement fiers et responsables, à leur tour.